Illusion Production

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ILLUSION PRODUCTION, CONCRETEMENT.

Par Jean-Pierre Turmel

Illusion production est une structure collective née en 1979 rassemblant différentes individualités et groupes hétérogènes pour produire des mélanges (plus ou moins homogènes) d’images, de sons et de textes.

Ceci dit, tout ou presque reste à décrire, rien n’a été analysé, la coquille de l’explication, dépersonnalisée, demeure vide. Affirmons le d’emblée, il y a là matière à un volume complet, voire une bibliothèque. Le présent article ne peut guère ambitionner mieux que tenter d’inciter le lecteur lui-même à jouer à être l’explorateur de cette nouvelle terra incognita (située en zone « Maracayace »), à se lancer dans l’aventure.

Une approche possible serait d’utiliser un outil d’investigation et d’analyse fruit de la collision entre la théorie des ensembles, celle du chaos et diverses sciences, dont la biologie et l’ethnologie.

On s’accorde à penser parmi les spécialistes que Jean-Luc André dès 1975 créa la cellule souche qui allait engendrer, par bourgeonnements successifs et par cooptation, l’intégralité de l’ensemble Illusion Production.

Cellule initiale de nature purement nominale et verbale : « Déficit Des Années Antérieures », destinée à recouvrir les bruyantes activités d’un groupe dit musical, fut d’abord rejetée par les autres protagonistes de la formation. Mais, empruntée au langage comptable dont on connaît la richesse lexicale et symbolique, son pouvoir de persuasion était tel qu’elle ressurgirait triomphalement lors d’une nouvelle rencontre qui serait cette fois décisive.

C’est en effet en 1977, année de l’émergence du Punk et de la New Wave, que Jean-Luc André qui continuait à jouer avec Serge L. l’un des rescapés de la première aventure, rencontre un autre élève des Beaux Arts de Caen, Jean-Philippe Fée. Selon la théorie des Atomes Crochus (revue par Alfred Jarry, et peut-être même Raymond Roussel) ils décident d’officialiser la naissance de DDAA.

Sylvie Martineau rejoindra le groupe avant de devenir Sylvie Fée. Serge L. le quittera avant que la formation ne devienne vraiment opérationnelle en 1979 (retard pour cause de service militaire).

« Le Déficit joue de la peinture », affirmation fondatrice impliquant la fusion ludique des genres.

Illusion Production constituera l’ensemble structuré le plus large dans lequel viendront s’intégrer (parfois partiellement) au fil du temps d’autres sous-ensembles et individualités. Dans le désordre foisonnant : Le Souterrain Scientifique (studio d’enregistrement), Deux Pingouins, BAADERBANK (Banque Aléatoire de Récit), Un Département, Joel Hubaut et Manou, The Legendary Pink Dots, etc. Et des incursions vers d’autres structures de production comme les Editions CACTUS (Caen) ou EADS (Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg) par exemple.

Illusion Production est un collectif ayant habilement évité l’écueil de la collectivisation, privilégiant au contraire l’épanouissement personnel, la réalisation de l’individu.

Géographiquement Illusion Production se situe en zone Maracayace, lieu banni des banlieues culturelles (entre l’art populaire et l’universitaire), où la tectonique des plaques chère à Alfred Wegener, particulièrement active en ces lieux, autorise toutes les dérives, glissement de sens, détournements et autres abus de langage.

Ca n’était pas prémédité, mais il fut rapidement évident que les initiales DDAA étaient l’anagramme de DADA (au sens pataphysique du terme autant qu’équestre) montrant bien l’importance fondamentale de l’inconscient (plus que le hasard) dans toute création de l’esprit.

Dans le domaine des arts plastiques le passage de nos trois fondateurs par la case « Ecole des Beaux Arts »
leur enleva cette innocence acculturée condition sine qua non de l’Art Brut. Mais leur attachement à ce domaine est manifeste, renforcé si besoin n’était par leurs références à Dubuffet.

Les rapports avec la bande dessinée sont nombreux. Intérêt proclamé pour Tintin d’Hergé, Blake et Mortimer d’E.P.Jacobs, l’œuvre de Franquin, mais aussi pour celle plus underground de Francis Masse (La Marre aux Pirates) ou celle, franchement tonitruante et anguleuse, de Frydman & Touïs (Sergent Laterreur).

Parallèlement I.P. ne rechigne pas à citer Deleuze, Marcel Duchamp, Catherine Millet et le Ministère de l’Intérieur.

La récupération de matériaux dans leur environnement immédiat correspond à un double soucis d’économie et d’immédiateté, d’où n’est pas exclu un goût indéniable pour le non raffiné et le dérisoire (carton, papier kraft, etc.).

On retrouve la même démarche dans le choix des procédés de reproduction et d’impression : offset bien sur mais surtout, et plus remarquable, sérigraphie, ronéo, tampons, machine à alcool, pochoirs, applications et empreintes diverses, photocopies, etc.

Un musée de la reprographie en quelque sorte, rassemblant même certaines techniques maintenant disparues et appartenant à l’Histoire, comme ce procédé de « ronéo viet » qui devait son nom au fait qu’utilisé par le Vietcong, il consistait à utiliser des stencils de Ronéo mais sans la machine, avec application d’encre un peu comme en sérigraphie.

Dès le début les productions d’Illusion Production constituent une résistance active autant que passive à la standardisation galopante de la société (qui s’affirme chaque jour d’avantage « de masse »).

« Front de l’Est » le troisième opus de DDAA se décline en quatre pochettes différentes dont une en fourrure avec lettrage au pochoir et à la bombe, et une autre en toile enduite (ressemblant à du bitume) et empreintes au moyen d’une forme de bois sculptée pour évoquer des marques de pneumatiques.

Ce double 45t, comme beaucoup de leurs futures productions, s’épanche également dans la troisième dimension, au grand désespoir des disquaires qui ne savent où les ranger. (Comme présentoirs pour une autre de leurs productions les DDAA proposèrent des filets à provisions…Bizarrement cet effort sincère pour s’intégrer dans le système marchand ne suscita pas un grand enthousiasme parmi les revendeurs).

Avec le temps certaines de ces choses imprimées par des moyens dérisoires et très « amateurs » (comme la ronéo et les stencils, qu’ils soient gravés à la main, à la machine ou, luxe suprême, électroniquement) se chargent d’une forte nostalgie pour une époque révolue ou la précision dans l’imprimerie était réservée aux professionnels. Le look « amateur » considéré comme un art.

Nostalgie encore soulignée par l’utilisation de menus objets manufacturés du quotidien et de l’enfance : petits soldats en plastique, chewing gum Hollywood (vieillissant mal et tachant irrémédiablement le reste de la pochette du disque)…

Petites brochures ou BD, règles du jeu (pour celui en sérigraphie d’ « Aventures en Afrique »), rembourrages de paille et de vieux papiers passés au destructeur de documents, listings imprimés d’ordinateurs comme fonds pour impressions non identifiées…

L’art de la récupération culmine dans les productions récentes de Sylvie Fée, oeuvres faites de collages (parfois en 3D) de publicités de supermarchés, comme une régurgitation de Marques et de slogans racoleurs.

Détournements également par Jean-Luc André de bandes dessinées à la manière des Situationnistes, mais, osons l’expression, de façon plus « Illusionniste », quasiment en trompe l’œil. Les posters de la BAADERBANK, dans une veine néo-situ eux aussi, évoquent parfois ces montages publicitaires surréalistes créés par J.G . Ballard pour New Worlds à la fin des années 60. Ils constituent un recyclage subversif des Images (souvent historiques) dont la surabondance dans notre société en fait le pendant de la consommation.

Fondé par des militants convaincus de la fainéantise considérée comme moteur prépondérant de l’évolution, du développement social et individuel, Illusion Production, ultime paradoxe, affiche une production extrêmement prolifique sur presque trente ans de durée (ce qui indique son haut pouvoir d’adaptation en milieu hostile).

Le 15/04/2007

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