Carole Gollé

Voluptueuses romances

Autoportraits, Portraits frictionnels.

04 Janvier – 03 Février 2013

Manfred Hempel : Ma première question est à propos de votre position d’artiste, de l’évolution de cette approche qui me semble t-il a structuré votre travail depuis tant d’années. Comment la nommeriez vous ?


Carole Gollé : Il s’agit d’une forme chronique de résistance. Vous savez, pendant des années, je me suis demandé ce que pouvait dire ou devait être une artiste française? Je veux dire, ce que cela devait représenter d’être une jeune artiste française, en termes artistiques mais aussi culturels ? Fallait-il être féministe, combattante, dans la guérilla ou bien féminine et sensuelle ? Être en chambre ou en cuisine ? Parler de sexe ou de sexualité ? Montrer ses dessous, la collection de ses amants ou montrer ses doudous, ses peluches ? Ou bien fallait-il être tout cela en même temps ? Et puis, comment définir ce que représente «être française» ? J’ai dû affronter toutes ces questions et il y avait cette inquiétude à savoir comment trouver une place dans ce milieu de l’art qui malgré toutes les récentes présences d’artistes femmes en plus grand nombre, reste encore dominée par le masculin et dans lequel on distingue bien sûr quelques vieilles figures féminines d’artistes typiquement françaises.


M. H. : Depuis que je suis votre travail, je pourrais dire qu’il s’est déplacé du vêtement au corps. Avec un goût déployé pour le fragment et souvent, vous nous dites, l’autoportrait frictionnel ?


C. G. : Ah, Ah, « autoportrait frictionnel », ça c’est un curieux mélange de mots que vous faites ! Heureusement quand même qu’il ne s’agit pas toujours que de moi. J’ai toujours été intéressée par le corps humain, par la nudité, par l’érotisme ou la pornographie, par la crudité. Je trouve vraiment qu’il y a une force souvent incontournable dans un corps nu. C’est vrai que mes premiers travaux étaient des ouvrages de dames, de la couture, de la broderie, peut-être pourrais-je dire pour simplifier, c’était de grands patrons cousus en papiers de soie. C’était mon contre-pied à l’attitude des autres, d’être dans une libération et dans une identité frondeuse. C’est ce travail que j’avais montré à l’Elac et au musée des Sables d’Olonnes. Je voulais me marquer comme une artiste bien française qui ne faisait que des variations de travaux de dames, comme une artiste au foyer. D’ailleurs, des travaux d’aiguilles que je n’ai pas abandonnés, puisque dernièrement j’ai fait des reprises brodées d’éclats, ces éclats que vous pourrez voir dans l’exposition chez Jean Michel. Ensuite, probablement pour me détacher de mon amie Françoise Aubert et sous l’influence de mes relations avec Hermann Klaus et certainement aussi par goût, un goût qui s’est de plus en plus prononcé pour les corps de femmes plutôt que ceux des hommes, je suis allée vers la crudité du corps qui de tous côtés et dans tous les sens offrent beaucoup de beauté et de désirs et la même étrangeté que l’interdit. C’est l’exemple des travaux que j’ai montré aux Abattoirs ou à la Galerie Pascal Van Hoecke pour l’exposition Gaude Mihi. Cela est à la fois travailler les histoires culturelles, les histoires naturelles et des images personnelles auxquelles la vue se soustrait. Vous voyez, quelques fois, face à l’art contemporain, je me demande ce qu’il faut regarder ? Vous me direz, je ne suis pas la seule, on se console… mais je m’ennuie souvent, vous savez. C’est toujours la même rengaine, « à quoi bon, à quoi bon ».


M.H. : C’est étrange cette lassitude, cet ennui qui vous habite ? Et pourtant vous m’avez toujours donné l’impression d’être mue par l’art ?


C.G. : Oui, des formes d’ennui reviennent sans cesse… c’est de la mélancolie. Sans vouloir faire de la psychologie, l’enfance est un temps si important qui malgré tout détermine beaucoup de choses. Les années aidant, nos gestes et nos obsessions d’enfants reviennent et se retrouvent dans une forme de pureté, de curiosité et de jeu, mais aussi d’ennui ou de mélancolie qui à mon avis est une grande source d’inspiration. Pour ainsi dire, j’ai pris tout cela à l’envers, comme retournée par derrière et j’ai commencé à jouer des codes et des images. Si vous ajoutez à cela que j’ai toujours eu quelques difficultés à m’incarner dans un corps de femme, comme j’ai eu des difficultés à développer des relations humaines avec les autres, cela est à prendre en comte. Par quel système de codes particuliers, par quels usages fallait-il passer ? J’ai ainsi incarné des archétypes en m’interrogeant sur ce qui marque le genre de l’artiste ? Est-ce son sexe ? Est-ce les pratiques artistiques, le militantisme ? Est-ce l’agressivité et le soupçon vis à vis des hommes, est-ce la nature délicate des travaux ou la brutalité formelle de certaines propositions ?


M. H. : Concernant les oeuvres de votre exposition à l’Oeil histrion ? Elles me semblent édulcorées d’une certaine crudité dont vous avez parlé ? Les adoptez-vous vraiment comme votre travail ?


C.G. : Oui, c’est vrai, j’ai toujours aimé être crue, Hi ! Hi ! Hi! Mais oui, bien sûr, c’est un travail que j’assume pleinement. Les photographies sont de nouvelles pièces. Là, pour ainsi dire, en répondant au projet de la galerie l’Oeil Histrion de commencer l’année 2013 avec une exposition cool, j’en ai profité pour reprendre la notion de lumière, d’éblouissement, d’éclats dans ces nouveaux travaux. Par exemple, ces trois photographies sont le prolongement de séries antérieures où la part « lumineuse » de l’image ou plutôt du modèle, vient comme un adjectif qui colle et brûle cette image et surexpose le corps. Ça diffuse, ça rayonne, ça tourbillonne, ça éclate. Elles ne sont pas quelque part, elles sont ici, ces oeuvres, bien sûr.

Interview réalisé à Erfurt en décembre 2012