Marie-Laurence Hocrelle

Marie-Laurence Hocrelle, une artiste transrègne
parce qu’elle le cheveu bien

Depuis 2006, à l’école des beaux-arts de Caen – sous la direction de l’« épidémik » Joël Hubaut –, Marie-Laurence, Marie-Laurence Hocrelle développe une œuvre autour du concept de « Post-naturalité ».
Cette notion lui permet de créer un univers foisonnant de formes inquiétantes, où l’humain, le végétal, l’animal, l’histoire de l’art, classique, moderne et contemporaine s’entremêlent et réinventent le monde.
La ligne de partage entre les genres, les règnes, les espèces et les époques semble s’abolir et définir l’enjeu de son œuvre, situer le territoire de sa négociation.

Avec ses extensions de cheveux, ses greffes d’écailles, ses griffes de plumes, ses fleurs de pissenlits en lieu et place des cils, ses opercules de bulot, Marie-Laurence Hocrelle se transforme en chimère ou change les créatures en chimère. « La Nature (tous règnes confondus) s’impose à moi comme un vivier dans lequel je puise pour réinvestir le domaine de la pensée, commente l’artiste. C’est avant tout pour ce qu’elle insuffle : l’imperfection et l’erratique, le fait qu’elle renvoie à diverses notions tels que le processus, l’aléatoire, le mouvement (cycle, flux), le temps (l’éphémère, la lenteur), le combinatoire (parasitisme, symbiose), la démesure, etc. »

Avec Marie-Laurence Hocrelle, la ligne de partage entre les genres, les règnes, les espèces du monde vivant et de l’art est franchie ; des points de passage existent et, avec eux, le spectre infini des agencements possibles.
Les bois de cerf posés sur sa chevelure dans Cerf-portrait, l’un de ses autoportraits-jeux de mots, ou les opercules de bulot dont elle se pare pour parodier les femmes poissons ou les icônes da-vinciniennes échappées d’une vieille peinture « écaillée » du XVIe siècle, dans justement L’Ecaillée, autre autoportrait-jeu de mots de son animalité sublimée, témoignent de son désir constant pour le franchissement de cette ligne post-naturelle.

Aujourd’hui, Marie-Laurence Hocrelle délaisse peu à peu ses autoportraits chimériques. Dans ses œuvres récentes, elle préfère prolonger le corps des insectes de ses cheveux.
Passionnée d’entomologie, elle humanise, customise ces créatures d’une chevelure fictionnelle. Car, prévient-elle, « Tout est dans la nature, mais tout doit devenir autre. »
Fascinée par la monstruosité, la freaks ingéniosité de la nature, Marie-Laurence Hocrelle guette les expressions de son « anormalité » et s’approprie ses divagations, ainsi de l’hypertrychose, de ces hommes lions à la pilosité excessive dont elle distille le principe dans son oeuvre.

“Pour la nature, être ce qu’elle est c’est produire [poiein] et c’est la production elle-même qui est contemplation [theoria]” rappelle Jean-Christophe Bailly dans Versant Animal . Marie-Laurence Hocrelle fait corps avec le poiein, avec cet appétit de production de la nature.
La pousse du cheveu lui parle de ces lignes de matières qui rêvent, qui contemplent le monde en s’autogénérant, par delà la mort.
Désormais Marie-Laurence Hocrelle n’a plus besoin d’affirmer sa post-naturalité à travers des autoportraits de vouivre ou d’Actéon. Elle est devenue elle-même la Post-naturalité, comme Dali dirait « Je suis la drogue ».
Maire-Laurence Hocrelle n’imite plus la nature dans ses extravagances, elle imite le processus de production, s’approprie son rythme, sa lenteur. Elle ralentit, notamment, dans sa forme négative, l’œuvre fulgurante de Marcel Duchamp, sa tonsure en forme d’étoile, qu’elle déplace lentement, cheveu après cheveu, sur un métier à broder.
Avec elle, les Stoppages étalon s’étaleraient dans le temps.
Dans Crin-Crin (2013), cheveu après cheveu, elle remplace également les crins d’un archet de violon.
Puissante négociatrice de tous les règnes, Marie-Laurence s’enracine dans le bulbe du verbe créateur, du côté de la matrice, de l’origine, du Criquetmaster, sa dernière œuvre, un dérivé féminin des films Cremaster de Mathiew Barney – le crémaster étant le muscle qui recouvre les testicules, régule leur température et favorise la spermatogénèse.
Marie-Laurence Hocrelle place sa conscience dans la trajectoire des bulbes qui fécondent une forme, qu’ils s’agissent des cheveux, des ovaires, ou du cheveu posé sur la langue du verbe créateur faisant zeuzotter ses formes transrègnes.
Dans sa « dynamologie du contre », le critique d’art Paul Ardenne chercherait à identifier « l’ennemi intérieur » de Marie Laurence Hocrelle.
Or, quel serait-il ? L’absence de cheveu, de trajectoire, de gestation, de mûrissement, de polysémie, de rhyzome en partance ? un monde sans bulbe, sans cheveu, sans tisserand ?
un monde sans racines, sans possibilité d’enracinement, sans forme à venir, sans ποειν, sans τηεορειν.

Katia Feltrin
mai 2013