Nicolas Tourte

Tutti Frutti

08 Février – 17 Mars 2013

Nicolas Tourte est un type énervant. Il voudrait non seulement photographier ses rêves mais encore photographier ceux des autres. Et le pire, c’est qu’il le fait, l’air de rien, surtout si vous aviez rêvé de votre doigt coupé, dont vous ne saviez que faire. Qu’il s’introduise dans les cauchemars d’autrui, ou s’avise d’espionner systématiquement l’état des fruits moisis dans le frigo de ses contemporains, tout se présente à lui comme une aventure, une croisière sur le Nil, une excursion infra-sidérale. Oui, on dirait qu’il est toujours en voyage et Nicolas Tourte voyage beaucoup, en vrai aussi. On l’imagine bien baguenaudant dans la jungle Birmane, sur un plateau Guatémaltèque ou dans la steppe Kazake, capturant sans répit ce qui, dans toutes les lumières et à toutes les échelles, résiste à son regard. Pourtant, vous le trouverez souvent chez lui, penché sur une tasse de thé, ravi par ce qu’il y voit, y a vu, happé par ce qui l’y regarde, cet œil au fond, ce fond de l’œil, boule de gelée mobile et innervée, haptique, dolente de ne pouvoir se découvrir elle-même. Penché et tordu, sous l’ankylose d’un progressif torticolis du nerf optique: l’œil est une flèche. L’œil est une loupe pour l’œil. Le regard touche ce qu’il voit comme le ferait un doigt. Et si un doigt dans l’œil c’est désagréable, voire douloureux, que dire d’un œil dans le doigt? Le regard coule dans les deux sens, toujours. Ecoutez. Quelque chose comme du lait ou du jus d’orange s’écoule massivement, en arrière plan de l’Histoire, depuis toujours, sur une surface lisse, incolore, sans propriétés, comme peut-être la source d’un léthé aveugle et sans replis, dans un spasme tranquille et continu, sans pathos et sans pitié, comme coule l’œil ouvert par la lame d’un rasoir. Car ce jus est aussi un pus. Les objets sont tétanisés, inquiétants et grotesques. Ils respirent encore, ils tremblotent un peu. Cette vis de PVC, ce reste de jambon sec (duquel on ne voudrait pas dépendre) ou ce prépuce sont photographiés sans référence ni profondeur, dans la crudité analytique d’une lumière empruntée au rayon frais. Et le contraire est vrai aussi. On sent que quelque-chose manque. Ces non-objets faits par le regard qui s’y attarde sont, en réalité, déjà et essentiellement la partie, le fragment d’un Tout qui manque. Un couteau de Lichtenberg sur lequel on aimerait encore pouvoir verser une larme. Le regard désigne une absence. Le vertige des effets d’échelle et l’inexistence du hors-champ, présentent au regard des singularités pures, des isolats interloquants. Comme dans les rêves de fièvre, la plus légère plume prend soudain une densité de plomb fondu. Les qualités s’inversent. L’apparence anodine des choses s’efface derrière leur étonnante aspérité. L’espace est mis en souffrance. Parce qu’aussi on a compris que ce sont des fragments de corps, livrés pour nous et pour la multitude. Fragments amputés ou autonomes, menacés de mutilation, de charpie. La brique de jus d’orange se vide en hoquetant comme palpiterait un corps à l’agonie. Ce montage, symétrique comme un test de Rorschach, d’une corolle de fleur et de bras masculins évoque tout à la fois, sur un mode parodique, une princesse de Disney drag queen, un crucifié ou un papillon épinglé. Comiques, rêveuses, étrangement inquiétantes, les images de Nicolas Tourte nous renvoient implacablement à notre mémoire des formes par un ensemble de sensations optiques patiemment notées, cataloguées, épinglées, non sans un tantinet de sadisme primesautier. Elles décrivent précisément ce qui se joue à la surface des nerfs dans leur contact avec le réel et expriment, par le moyen de la photographie, ce en quoi nous sommes des plaques sensibles (sans cible) et des images les uns pour les autres. C’est ça qui est à la fois épatant et énervant.


Christophe Atabekian